Voici le compte-rendu d'une journée d'étude sur la relation entre le travail de l'acteur et son filmage. Elle s'est déroulée au printemps dernier au Café des Images (Hérouville Saint-Clair) en présence de nombreux intervenants.
Jerry Lewis (D. VASSE / Université de Caen)
Jerry Lewis, né en 1926, est un acteur transitionnel des années 1950 et 1960. Il montre une parfaite assimilation des formes de jeu classiques, burlesques et issues de la comédie musicale, tout en posant un renversement conscient de ces formes ; ainsi le rapport spectateur/spectacle est-il mis en crise tant dans l’espace de jeu que dans la mécanique de ce jeu. David VASSE parle d’une « démarche solipsistique » : il y a écart entre l’acteur et la norme du film comme il y a écart entre le personnage et la norme sociale dans le film. Dans la forme, cet écart s’exprime par le jeu centralisé, par l’improvisation (« Le burlesque est un cinéma jazziste »), par la maîtrise du geste et la domination par le geste, ainsi que par l’interprétation de plusieurs personnages.
Le personnage de Jerry Lewis tente ainsi de s’écarter de et vers deux thèmes soutenus par VASSE : le cri et l’enfance. Pour l’intervenant, le cri est synonyme d’ordre et de grouillement : en fuyant cette agression, le personnage de Lewis tente de trouver un répit et d’investir enfin un espace à lui. Le cri représente également le cinéma parlant, adversaire d’un cinéma muet qui laisse s’exprimer le corps et le geste, qui fait la part belle au comique burlesque. En parallèle, le personnage de Jerry Lewis est un personnage de l’enfance. Selon VASSE, cette enfance est une liberté psychologique et physique ; elle est aussi une mémoire, à la fois mémoire physique inscrite (Jerry Lewis est un enfant du music-hall) et mémoire d’un espace libre, cours de (ré)création échappée à la norme.
Arnaud Desplechin (M-A. LIEB / Université de Caen)
Dans ce communiqué issu de sa thèse récemment validée, Marie-Anne LIEB a montré l’influence de l’acteur dans le travail de Desplechin mais tout autant l’influence du cinéaste dans le travail de ses acteurs. En effet, si chez Desplechin « le matériau de l’acteur, c’est lui-même », il demeure toujours un grand contrôle de ce matériau, un « chemin vers la fixation » (G. MOËLLIC.) Le dédoublement acteur-personnage révèle la part abstraite/intellectuelle et la part concrète/physique de son jeu, entre sa « persona » et son « alma », entre « fulgurance » et « densité. »
LIEB a choisi de projeter une séquence très parlante d’Esther Kahn (2000), où un metteur en scène de théâtre fait répéter sa démarche à une jeune comédienne. La méthode de Desplechin est ici dévoilée dans une mise en abyme : il s’agit d’obliger l’acteur à dépasser la jubilation, la jouissance de son jeu, et à pouvoir faire plusieurs choses en même temps (« penser, parler, agir. ») Habituée du cinéaste, Emmanuelle Devos dira d’ailleurs : « Desplechin m’a appris à marcher. » De cette manière, la démarche du metteur en scène oblige l’acteur-personnage à transcender son statut et à imprimer sa personnalité, à la fois dans l’espace de jeu et dans sa relation avec les autres acteurs.
La direction de l'intérieur (G.MOËLLIC / Université de Rennes)
Pour son communiqué, Gilles MOËLLIC a posé une problématique tout à fait intéressante (Comment conserver la trajectoire du film en laissant les acteurs improvisés ?) et proposé une conception qui ne l'est pas moins : « la direction de l'intérieur ». MOËLLIC s'est notamment appuyé sur deux films exemplaires de l'improvisation actorielle, Meurtre d'un bookmaker chinois (The Killing of a chinese bookie) (1976) de John Cassavetes et A nos amours (1983) de Maurice PIALAT. Au travers de ces films, il explique que le metteur en scène se place dans un « rôle pivot », par exemple en jouant parmi les autres interprètes pour les solliciter (chez Pialat) ou bien en plaçant sa caméra au cœur du jeu libre de ses acteurs pour découper directement au filmage ou solliciter encore en cadrant l'un ou l'autre (chez Cassavetes.) Le réalisateur « dirige » donc son film du cœur même de l'action, au sein même de ses acteurs.
L'intervenant démontre ainsi la valeur ajoutée qu'acquièrent les films de la « direction de l'intérieur » : ils sont à la fois fiction et documentaire sur son tournage. Comme chez LIEB, les statuts d'acteurs et de réalisateurs sont transcendés par une approche nouvelle.
Joao César Monteiro (E. THOUVENEL / Université de Rennes)
Spécialiste de la représentation de l'eau au cinéma, Eric THOUVENEL file l'originalité en invoquant l'acteur et réalisateur portugais Joao César Monteiro (1939-2003.) Comme Pialat, Monteiro a pu se faire interprète de ses films, notamment dans trois d'entre eux par le personnage de Jean de Dieu : Souvenirs de la maison jaune (Recordações da Casa Amarela) en 1989, la Comédie de Dieu (A Comédia de Deus) en 1995, et les Noces de Dieu (As Bodas de Deus) en 1998.
THOUVENEL relève chez le cinéaste que le jeu d'acteur est à la fois moteur narratif (un support), motif actoriel (une identité) et principe de travail (une éthique.) Ces trois aspects se retrouvent d'ailleurs chez les cinéastes des communications précédentes. De fait, Monteiro effectue d'importantes préparations et répétitions avec ses acteurs tout en guettant, dans le filmage et les interprétations, les hasards et les spontanéités. Sa position d'acteur répond également de cet investissement au maximum, de cette « volonté d'insurrection », de même que sa gestuelle se pose en signature de son jeu et en annonces possibles à l'opérateur. A l'instar de Pialat qui joue des figures directrices pour mieux diriger, Monteiro travaille énormément son jeu et celui de ses acteurs pour mieux travailler son film, dans une fusion et une contamination « créateur-créature. »
Bref, le cinéaste conçoit l'espace de jeu comme suit : ORDRE → DESORDRE → REORDONNANCE. THOUVENEL résume cette conception à la « rigueur et fantaisie », où plus il y a de rigueur du jeu et plus il peut y avoir fantaisie du jeu ; une discipline essentielle de la comédie.
L'île (A. BERGALA / Université de Paris III)
Le critique et théoricien Alain BERGALA a présenté une communication décalée et passionnante sur l'île, « lieu de mutation privilégié vers la modernité cinématographique » et espace d'épanouissement pour le jeu d'acteur. L'intervenant a fait immédiatement référence au pédiatre Donald Winnicott, pour qui s'accordent espace ludique et espace créatif : éloignement du contrôle, propice au groupe et à la folie.
Cinématographiquement, « créer, c'est filmer du déjà-là. » BERGALA pose le cinéma comme espace transitionnel, fusion du Monde et du Moi. Pour lui, filmer c'est poser un fragment du Monde possible (par le filmage, par le verbe s'il y a) et le confronter au Monde réel. C'est inversement poser une dislocation de cette même réalité pour en construire une autre (démarche typique chez Godard par exemple, dont Alain BERGALA est spécialiste et dont il a présenté une séquence (Pierrot le fou, 1965.)
Mais l'espace de jeu/création peut être brisé si un corps étranger (à la démarche de jeu) s'immisce ; comme chez les enfants, comme pour le réalisateur, et comme dans Badlands (La Ballade sauvage) (T. Malick – 1973) commenté en quelques extraits par l'intervenant. Ici, l'île, en plus de ses vertus sur la libération du corps et des formes cinématographiques, apprend à saisir la lumière et les phénomènes météorologiques, spécialité de Malick comme de Bergman (Un été avec Monika (1953), Persona (1966).)
Louis Jouvet et Sacha Guitry (V. AMIEL / Université de Caen)
Pour clôturer cette journée d'étude, Vincent AMIEL a présenté une communication sur les acteurs Sacha Guitry (1885-1957) et Louis Jouvet (1887-1951), qui ont œuvré à la fois au théâtre et au cinéma.
Se concentrant sur Jouvet, AMIEL a montré que l'acteur avait toujours des rôles centraux et complexes, et que ses personnages sont généralement des acteurs/comédiens ou bien des simulations. Ainsi, de manière ostentatoire, il y a mise en abyme entre l'acteur et le personnage ; ce que creuse également Guitry, obsédé par la fusion du réel et du spectacle, leurs frontières si ténues, fasciné toute sa vie par Talleyrand, son "personnage" fétiche. Donc, chez Guitry se mêlent l'espace scénique et l'espace sociale, quand chez Jouvet se mêlent les rôles incarnés sur scène et son image publique : lorsque le théâtre de la fiction rejoint celui de la vie, « être soi-même, c'est jouer. »
En outre, avec de tels acteurs, le cinéma prend une valeur conservatoire (revendiquée chez Guitry), et devient enregistrement d'une création toute théâtrale : ce ne sont plus des acteurs jouant, mais des comédiens au travail. Ainsi, l'acteur en vient naturellement à « creuser » l'image car il est à la fois partie prenante et partie dirigeante du film.
Ce que constate finalement Vincent AMIEL, c'est que cette conception du jeu de l'acteur, cette conscience de son statut et surtout cette mise en abyme des espaces de jeux (scénique et social), sont typiques de la modernité artistique et seront pourtant longtemps abandonnées au cinéma après Jouvet et Guitry.

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